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MAGIC SYSTEM: “Notre mentor, c’est la galère”

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Originaire d’Anoumanbo, l’un des quartiers les plus pauvres d’Abidjan, Magic System est un groupe de musique ivoirien composé de quatre membres : A’salfo, Manadja, Tino, Goudé ; qui ont eu une vie très difficile avant de connaitre le succès. Aujourd’hui, le groupe s’impose depuis bien des années sur la scène musicale internationale.  Appartenant au mouvement Zouglou*, c’est avec leur titre fétiche “Premier Gaou”, que les magiciens ont conquis le public international.

 Depuis 10 ans, Magic System s’est lancé dans des actions caritatives et de paix en Côte d’Ivoire, telle que la construction de centre de santé et d’école ; également le Festival des Musiques Urbaines d’Anoumabo (FEMUA) qui réunit chaque année, sur une même scène les plus grandes stars de la musique d’Afrique et d’ailleurs, devant plus de 100 000 spectateurs. Découvrez l’histoire de ces héros du ghetto.

 

1) Présentez le groupe.

Magic System a été créé en octobre 1994 par la fusion de deux groupes des années 90. Nous étions trente au départ puis quatre membres (Asalfo, Manadja, Tino et Goudé). Aujourd’hui le  groupe a 20 ans  de carrière avec 10 albums.

 

2) Comment le groupe a-t-il été créé ?

Dans les années 90 avec l’avènement du multipartisme, le « Wôyô »** se professionnalisait de plus en plus. A l’époque on avait la chance d’avoir l’OISSU (Office Ivoirienne des Sports Scolaires et Universitaire). On appartenait tous à des groupes  d’animation dans des écoles; moi j’étais au collège de Port-Bouet, Manadja et Goudé étaient au Cours LOKO et Tino au collège moderne de Dabou. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés dans le même quartier, avec le même esprit ; et nous avons créé notre groupe d’animation. Et quand « les parrains du tapis » est sorti, ça inspiré tous les groupes et 6 ans après nous avons sorti notre premier album « Papitou », en mars 1997.

 

3) Pourquoi avez-vous choisi comme nom : « Magic System » ?

A l’époque, chacun appartenait à des groupes différents de Zouglou qui étaient concurrents. Seul Manadja était membre du groupe Magic System. Dans les rivalités, nous avons trouvé intéressant de faire une fusion pour pouvoir concurrencer les autres groupes.

Pour la petite histoire, le groupe devait porter un uniforme pour participer à un concours, nous n’avions pas les moyens de nous en acheter. Il y’avait donc le marathon d’Abidjan qui était sponsorisé par Maggi, nous sommes donc arrivés en T-shirt Maggi. Le concours était diffusé à la radio et à la télévision, il fallait trouver un nom au groupe. On ne pouvait quand même pas nous appeler le  groupe « Cube Maggi » !!  « System » étaient très à la mode dans les groupes Zouglou, et c’est ainsi qu’on a décidé de se faire appeler « Magic System ». Le destin nous a imposé un nom qui ne nous a pas porté malheur.

 

4) Comment vous vous êtes retrouvés d’Anoumanbo à Paris ?

 

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Nous avons fait un premier album qui n’a pas marché. Nous avions des amis artistes comme les « Poussins Chocs » et « Espoir 2000 » qui ont connu du succès avant nous et  qui ont découvert la France. Ça nous a fait rêver, on ne pensait pas que cela pouvait nous arrivé aussi. Et un an après c’était notre tour. On y était pour un concert le 08 Avril 2000. C’est à partir de ce moment que l’aventure internationale du groupe Magic System a commencé.

 

5) Votre vie était assez difficile dans vos débuts, comment vous vous êtes accroché ?

Quand on vient d’un quartier comme Anoumanbo, il y a deux cas : soit cela peut vous êtes bénéfique, soit cela peut être désavantageux.

Le bénéfique se résume dans toutes les valeurs que vous pouvez avoir : l’union, le partage, la rigueur, le travail et surtout la persévérance qui est fondamentale dans un tel environnement.

De l’autre côté, il y a la facilité. On a envie de gagner ce pourquoi on a pas travaillé. On rentre alors dans la délinquance, la drogue…. Il fallait choisir un camp, nous avons choisi le premier et Dieu nous a conduits.

Nous ne blâmons pas ceux qui ont pris l’autre chemin, mais à certain moment, il faut prendre la décision d’arrêter ou de continuer. Il ne s’agit pas seulement de Magic System, mais il y a eu aussi d’autres personnes venant d’Anoumanbo qui ont persévérer et qui ont réussis leur vie.

Il faut retenir que dans ce genre de situation, il faut être très courageux, patient et surtout il faut travailler avec rigueur… Ça va payer !

Magic-System-team

Aujourd’hui à Anoumanbo, personne ne désespère à cause de l’histoire de Magic System. Nous souhaitons que tous les enfants d’Anoumanbo et des autres guetho retiennent le parcours de Magic System plutôt que sa musique.

 

6) Vous êtes le seul groupe Zouglou avec un tel positionnement à l’international. Qu’est-ce qui a fait la différence ?

Nous ne sommes pas les plus belles voix du zouglou. Nous sommes arrivés en France à l’orée de la révolution numérique et des nouvelles technologies. Nous avons donc décidé de suivre ce mouvement en  nous formant. Nous avons voulu donner une nouvelle carrière à notre groupe et c’est ce que plusieurs n’ont pas compris en pensant qu’on faisait de la musique européenne. Pour un positionnement international, il fallait trouver une stratégie, une direction à suivre. Par exemple, il fallait respecter certaines normes pour être diffusé à la radio et à la télévision française. On ne va pas avec  « Tapé-dos » sur les radios françaises. Nous avons pris la musique de la côte d’Ivoire pour aller à la rencontre de celle d’Europe pour créer un juste milieu. Pour garder la côte pendant 20 ans, il faut s’armer de stratégies et d’une vision, sinon le talent meurt. Aujourd’hui quand on parle de groupe zouglou à l’international, on fait référence à Magic System.

 

7) Vous êtes l’un des meilleurs exemples d’équipe dans le domaine de la musique, en Afrique et dans le monde. Quel est votre secret pour rester toujours soudés ?

 

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Déjà, Anoumanbo inculque des valeurs. Et la chance que nous avions, c’est que nous venions tous du même quartier, nous avons le même passé, les mêmes malheurs. Nous avons réussi à créer une cinquième famille en dehors de nos quatre familles biologiques. Nous n’avons pas élu un leader par influence, j’ai été désigné chef de groupe parce que j’étais le grand frère, celui qui savait raisonner. En plus nous sommes tous nés en Mars. Rires !

 

8) Quel est le rôle de chaque membre du groupe, dans la musique et dans les affaires ?

Manadja joue le rôle de superviseur et de coordinateur. Goudé est le grand frère en terme de musique, nous le consultons beaucoup sur les thèmes à aborder, les mélodies à apporter à une chanson, les refrains… Son avis est le plus important. Quant à Tino, c’est « l’enfant gâté » du groupe. Nous l’accompagnons beaucoup parce qu’il n’aime pas s’opposer aux avis de ses grands frères. Dans la musique ma voix ne va pas sans celle de Tino, on chante toujours ensemble, c’est lui qui fait mes doublures.

Nous sommes tous complémentaires et l’absence  d’un membre handicape tout le groupe.

 

9) A part la musique, comment servez-vous votre pays la Côte d’Ivoire ?

Nous nous investissons dans la santé et l’éducation qui sont les premiers indices de développement d’un pays ou d’un continent. Si l’Afrique était en bonne santé et éduqué avec ses vaillants travailleurs, elle ne serait pas sous-développée. Nous avons souffert de ces deux maux à Anoumanbo. Aujourd’hui nous luttons contre ces maux parce-que c’est un devoir. Nous ne pouvons pas être à ce niveau sans penser à tous ceux qui sont là où nous avions été. On ne fera jamais assez pour la Côte d’Ivoire quelques-soient nos actions.

 

10) Pourquoi le FEMUA?

Le FEMUA (Festival des musiques urbaines d’Anoumanbo) est né à partir d’une simple réflexion : Quand nous étions petits à Anoumanbo, notre rêve était de voir Alpha Blondy sur une scène. Aujourd’hui nous sommes passés de l’autre côté, les enfants d’Anoumanbo nous regardent et rêve de voir chanter Magic System pour eux. C’est ainsi qu’on a décidé de créer une scène comme à Bercy pour ces enfants. Après on s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas juste se contenter de les faire danses ; il fallait leur laisser quelque-chose. Alors nous avons approché des footballeurs qui ont donné des maillots, des ballons et d’autres personnes qui pouvaient faire des dons de médicaments et autres dons en nature. Et c’est ainsi qu’est née la première édition du FEMUA, avec un budget de 35 000 000 F CFA que nos droits d’auteur ont pu amortir.

Au bout de trois ans, nous avons pu offrir une école, alors tous les partenaires ont commencé à croire en ce projet et les accompagnements ont suivi.

Pour dire vrai, si nous savions que 10 ans après, le FEMUA aurait eu cette dimension, nous serions effrayés.

 Lancement-FEMUA-10

Et à quoi doit-on s’attendre ?

Cette année Anoumanbo aura trois concerts et le festival se tiendra sur toute une semaine. Il y’aura une sensibilisation sur le réchauffement climatique et les droits de l’homme. Il y aura le baptême de la place Papa Wemba à Anoumanbo et la parade des sapeurs. Et pour la première fois, nous auront une marraine, la Directrice de l’UNESCO Irina Bokova. Plusieurs artistes sont attendus dont Salif Keïta, Black M, Tiken Jah, Nash et bien d’autres.

 

11) Cette année Magic System fête ses 20 ans, a quoi doit-on s’attendre ?

En 20 ans, nous avons  10 Albums et 150 chansons. Nous allons choisir les meilleures d’entre elles pour faire une tournée africaine dans 15 pays pour 20 dates. Ceci sera une tournée de reconnaissance pour dire merci à toute l’Afrique de nous avoir éduqué, d’avoir cru en nous et de nous avoir poussé jusqu’ à ce niveau.

Lancement-FEMUA-10-ms

 

12) Quel héritage voulez-vous laisser à la jeunesse ?

Nous voulons apporter un plus à la conscience générale de la jeunesse en leur inculquant qu’on peut naître pauvre et réussir demain, tout dépend de la vision et de la persévérance. Aujourd’hui il y a plus d’opportunités de réussite pour un pauvre. Naître avec une cuillère en argent dans la bouche ne garantit pas la réussite. Le rêve africain existe, on ne parle plus de rêve américain. Tous les autres continents s’intéresse à l’Afrique parce qu’il n’y a plus rien à faire chez eux.

 

13) Aura-t-on droit un jour à un livre qui retrace le parcours de nos chers artistes ?

On ne peut pas faire 20 ans sans écrire une histoire, la sortie du livre est pour bientôt.

 

14) Comment arrivez-vous à concilier vie d’artiste et vie de famille?

Le plus facile, c’est quand on a vécu avec une femme avant de connaître cette vie artistique. La réussite arrive pendant qu’on est ensemble. C’est vrai qu’il est difficile de ne pas voir très souvent ses enfants, mais aujourd’hui la famille a fini par s’adapter.

 

15) Quel est votre plus grande fierté?

Notre fierté c’est le FEMUA. Le FEMUA a été créé pour aider les populations. Au début il s’agissait seulemennt d’Anoumanbo, mais aujourd’hui c’est toute la Côte D’Ivoire. Nous avons construit une école à Bangolo, cette année c’est le tour de Séguéla et aussi la pose des pierres de Gagnoa et Odiéné. Nous avons six écoles Magic System et 1800 enfants scolarisés. Notre rêve le plus grand c’est d’entendre qu’un jour le Président de la Côte d’Ivoire a été scolarisé dans l’une des écoles Magic System.

 

16) Quelles sont les qualités pour avoir une réussite comme celle de Magic System?

 

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Dieu a dit, partout où vous êtes unis, j’apporte mon onction et ma bénédiction. L’union du groupe Magic System est l’un des socles de notre réussite et de notre succès. C’est une unité qui nous a permis de traverser les moments difficiles et les moments de joie ensemble et tout cela nous a forgé. Après, il y’a la rigueur et la pression que nous nous sommes imposés. Car lorsqu’on entend des personnes dire :« ceux-là ont juste deux albums, ils ont chuté. Vous n’allez pas y arriver.» Ces phrases sont des stimulants qui stigmatisent la force et ce sont des choses qui nous ont aidés.

On ne parle donc pas de réussite, il faut plutôt se demander « comment transformer tous les obstacles, en un potentiel tremplin de réussite ? ».  Donc nous avons pris nos obstacles et nous les avons transformés en tremplin de réussite pour arriver là où nous en sommes.

 

 

17) Qu’est-ce que vous pensez de mentoring?

Le groupe Magic System a eu un mentor, c’est « la galère ». C’est un vrai mentor, naturel.

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Le mentoring commence par la formation, l’acquisition des valeurs, l’accompagnement, le développement et le suivi. Nous suivons toutes ces étapes.

Un exemple de mentoring : ce sont nos collaborateurs (Gaou Production) ! Ils faisaient partie de notre fan club et nous leur avons fait appel afin de partager ensemble des expériences. Nous avons essayé de les forger selon notre expérience et aujourd’hui nous sommes fiers lorsque nous ouvrons chaque bureau.

 

18) S’INSPIRER est issu d’un cabinet de mentoring dénommé Butterfly. Voulez-vous faire partir de notre réseau de Mentors pour tirer d’autres personnes vers le haut ?

 

On promeut cette valeur et ça nous fera plaisir. Notre seul problème c’est la disponibilité mais comme la patience et la persévérance font partie de nos valeurs, ça fera donc partie naturellement des valeurs que nous allons leur inculquer. Nous sommes vraiment décidés à accompagner les jeunes, s’ils le souhaitent.

 

* Zouglou: mouvement culturel ivoirien regroupant musique et danse qui permet aux jeunes du pays de décrire les problèmes et les maux de la société dans laquelle ils vivent.

** Wôyô: le zouglou est également connu sous le nom de wôyô

 

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